Spitsberg, 78° Nord, la dernière limite (2006)

 

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5h30, je prends mon tour de garde, tiraillé entre l’envie de revoir l’ours et la crainte de le voir de trop près.

JB s’endort dans la tente mess dès 5h15, je reste seul dehors ; petit point isolé au milieu de l’immensité arctique avec le sentiment d’être extérieur à tout ce qui se passe… Et pourtant, rien ne se passe, pas de bruit, pas de vague, rien ni personne vient troubler ma concentration…

Pas d’ours… Je réveille JB et les suivants.

Réveil à 11h30, nous nous équipons, démontons le camp et partons pour le premier camp de notre raid, avec nos 200 kilos de matériel. Nous distinguons la vallée dans laquelle nous devons bivouaquer, nous distinguons également les lourds nuages noirs qui chapeautent cette dernière.

Nous traversons l’immense étendue glacée en bord de mer, le vent est cinglant, mais nous l’avons dans le dos et progressons lentement avec nos pulkas.

    

Nous nous échangeons régulièrement les deux plus lourdes qui dépassent les 50 kilos.  Une fois lancés, pas de problèmes mais en cas d’arrêt, la pulka colle à la neige et l’impulsion qu’il faut donner pour mouvoir le traîneau est assez importante.

Un col à passer, cent mètres de dénivelée, mes sensations sont bonnes, ma préparation les semaines précédentes a payé…

Nous ne sommes plus qu’à un kilomètre du camp, le vent forcit, il neige et le passage que nous devions emprunter est impraticable : il n’y a pas de banquise.

   

Vers 19h00, nous montons le camp, bien décidés à trouver un passage dès le lendemain.

  

La tempête forcit, nous dînons et nous nous couchons.


Lever 10h30, il a neigé 15 cm dans la nuit, les tentes sont blanches, le vent souffle et charrie des nuages de neige, les pulkas ont disparu. Nous creusons trente centimètres pour qu’elles refassent surface.

Nous partons en reconnaissance.

Le passage est en devers, ponctué de cailloux mais majoritairement glacé. Le risque, une glissade, emporté par la pulka jusque dans la mer. Nous devons attendre que le vent cesse pour tenter d’y passer.

Nous battons en retraite.

Retour au camp, nous ne sommes pas contraints par la nuit, nous attendrons une accalmie.

Pour m’occuper, je creuse avec Benoît une grotte dans la corniche qui surplombe le camp. Une grotte qui peut accueillir trois puis sept personnes debout, avec bancs et vides poches…  Les quantités de neiges sont impressionnantes. Je déneige la tente. Les coups de vents sont violents, nous dînons puis allons nous coucher.


La situation ne s’est pas arrangée, je déneige la tente, récupère les pulkas sous cinquante nouveaux centimètres de neige puis nous attendons. Une partie de la corniche est tombée, à coté de la tente, certains ont entendu le bruit sourd provoqué par la chute de plusieurs centaines de kilos de neige. Je décide de monter casser les corniches au dessus du camp avant qu’elles ne deviennent trop imposantes. Certains partent marcher un peu, je ne tiens plus en place. A 20h00,il faut prendre une décision.

Soit nous continuons, il faut partir tout de suite, nous aurons une journée de retard. Soit nous rebroussons chemin et récupérons la chenillette le lendemain au camp ou sont restés les membres de l’autre groupe. Nous votons. Nous sommes deux à vouloir continuer, ils sont quatre à vouloir rebrousser chemin. Je m’incline, déçu de ne pas avoir à en découdre, j’avais espéré plus d’engagement… Nous démontons le camp, creusons pour déneiger les tentes et les pulkas, nous nous équipons et partons vers 21h30 sans que l’accalmie espérée n’ait eu lieu.

Au programme : sept à huit heures de ski, vent de face et la neige qui tombe à l’horizontal… Nous progressons face au vent, puis arrivons au col. Avec ma petite pulka, pas de problème, la pente est plus raide mais j’arrive assez rapidement en haut. Pour les plus grosses pulka, c’est une autre affaire, nous devons nous y prendre à deux, voire trois.

Une pulka casse, Tito la répare en plein vent… Nous passons le col vers 0h00 puis entamons la descente.

Nous regagnons la mer, il neige encore plus fort, la visibilité réduite.

 

Tito s’arrête, prend le fusil, donne le pistolet d’alarme à JB, je m’équipe de mon stylo d’alarme.

A deux cent mètres, un ours…

Nous sommes vulnérables, la pulka ne nous donne qu’une marge de manœuvre extrêmement limitée. Nous devons redoubler de vigilance. Nous passons dans son champ olfactif, il se lève et nous suit. Je ne le quitte pas des yeux. Nous nous arrêtons, il s’arrête, nous repartons, il repart. Pendant de longues minutes, je fais abstraction de tout, je ne me concentre que sur cette tache blanc cassé qui se fond avec les reliefs glacés de la côte. Puis plus d’ours, plus de vent, plus de neige… Nous venons de prendre pied dans la vallée qui nous sépare du camp, nous sortons de la tourmente dans laquelle nous étions depuis plus de cinquante heures.

Il est 2h00 du matin.

L’instant est mystérieux, notre progression lente mais le lieu inspire une sérénité étonnante. Un monde en noir et blancs ou sept points noirs avancent à pas de fourmis.  Le camp est visible. Quelqu’un y monte la garde.

3h30 passés, nous y parvenons, fatigués mais heureux, avec la sensation « d’en revenir » sans savoir de quoi réellement. Mes pieds ont macéré, ils sont criblés de crevasses… Nous montons le camp, dégustons une petite tartiflette et allons nous coucher, il est presque 5h00.


La chenillette est au rendez-vous, il est 14h00, nous quittons Temple fjord, direction Longyearbyen.

Peu avant d’atteindre la « ville », nous croisons le Prince Albert de Monaco, escorté d’une vingtaine de motoneiges…

Douche, et vêtements propres…


Nous partons pour remonter à ski le col de Longyearbyen, un col surplombant le fjord.

700 mètres de dénivelée, six heures en aller et retour, un renne croisé  et un pique-nique au soleil pour clore le chapitre de nos aventures arctiques…

Balade en ville


Départ 14h00 de Longyearbyen, survol des fjords enneigés, atterrissage à Tromso.

Nouvelle nuit à Oslo… Effectivement nouvelle nuit, nous revoyons depuis dix jours l’obscurité de la nuit, mes paupières s’abaissent à mesure que le soleil décline…


Atterrissage difficile à Paris , il est 10h20.

 

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Photos et textes © Pierre Letienne